Voyage à Vélo en Albanie au temps du Covid
Drôle d’époque où un virus de rien du tout bouleverse l’ordre du monde ou plutôt, devrais-je parler, du désordre précédemment établi. Les populations se masquent, se désinfectent. Le monde piétine, se fige sur place et est finalement contraint à un rigoureux confinement qui dure sans répits d’une saison à la suivante. Les frontières sont bouclées, les avions cloués au sol… le temps n’est décidément pas à la fête et encore moins aux vagabondages. Alors après des mois et des mois d’une vie au ralenti, la bougeotte est la plus forte. Un semblant de reprise de vie comme celle d’avant et je suis sur mon vélo en Albanie. Pourquoi l’Albanie ? Avant tout pour des raisons pratiques. Et puis, situé aux portes d’une hautaine Union européenne, le pays traine une réputation peu flatteuse, brut de décoffrage d’un long passé stalinien, une Europe de l’ancien monde en quelque sorte qui présage un dépaysement garanti.
Ce serait mentir que de dire que mon voyage commença sous les meilleurs auspices. Parce que d’abord en cette fin de mois d’août, il régnait sur la cote ionienne une chaleur caniculaire propre à faire fondre cycliste et vélo. Et puis à peine débarqués en Albanie, sur le port de Saranda, nous nous trouvions pris au piège, mon vélo et moi, au rez-de-chaussée du vaste hall de la police des frontières dont les seuls échappatoires possibles étaient d’emprunter soit l’escalier mécanique, soit l’ascenseur. Eh bien, je peux affirmer qu’un vélo de voyage chargé de ses nombreuses sacoches est tout aussi difficile à mener dans un escalator qu’un fougueux canasson. Sitôt le mécanisme en branle, le vélo devint impossible à maîtriser, il se cabra sur la roue arrière et bascula de tout son long pour finir à la renverse coincé entre les glissières sans manquer au passage de m’écorcher la cuisse. De la brochette de policiers alignés sur la banquette toute proche, un seul eut la présence d’esprit de se précipiter sur l’arrêt d’urgence. Ma mésaventure laissa impassible ces têtes de gland coiffées de leur invraisemblable képi hérité de l’ère soviétique. C’était pourtant ces mêmes têtes de gland qui m’avaient désigné avec insistance et autorité l’escalier comme seule sortie possible. J’étais abattu devant ce fatras, imaginant le pire, les dégâts irréparables et la tournure peu glorieuse qu’allait désormais prendre mon voyage. Astreint à remettre le vélo sur pied, l’examinant de près, je n’osais trop y croire mais à part un accroc dans une sacoche et un bout de guidoline arrachée, il semblait se porter comme un charme. Je pris finalement le petit ascenseur effectuant plusieurs aller et retour pour monter sacoches, roues et cadre et lorsque la porte se referma pour la derrière fois, je ne pus m’empêcher de hurler à l’adresse de mes têtes de gland : » Bande de connard « .
Ce n’en n’était pas fini hélas de mes frayeurs. Le lendemain enfourchant mon vélo à la fraicheur toute relative de la pointe du jour, je remontais les rues de Saranda fuyant le littoral pour les vallées moins étouffantes de l’intérieur, direction Gjirokaster. En débouchant sur une rue, malgré la faible luminosité, je vis que la chaussée était mouillée et pensai à un arrosage aussi matinal que rafraîchissant. Alors sur le coup, je n’ai pas du tout compris pourquoi cette glissade et l’inexorable chute qui a suivi. Je ne saisis la chose qu’une fois par terre en reniflant, le nez près du bitume, cette odeur peu agréable, un mélange de détergeant et d’huile de moteur. Alors oui, effectivement la veille, en déambulant dans les rues, j’avais été frappé par le nombre impressionnant de stations de lavage automobile sommairement aménagées dans les moindres recoins et qui bien souvent empiétaient sur les trottoirs. Pas une rue où ça ne moussait, ça n’astiquait, ça ne rinçait et toutes les eaux usées qui se déversaient pernicieusement sur la chaussée. Encore une fois plus de frayeur que de mal, je m’en tirai sans la moindre égratignure. Dans la chute, les sacoches se transformèrent en airbags et protégèrent efficacement l’équipage. J’en étais quitte pour une bonne frayeur et un nettoyage en règle des sacoches et du cycliste souillés par un liquide aussi noirâtre que visqueux. Je poussais le vélo sur le trottoir jusqu’en haut de la cote et ne me résolus à pédaler que lorsque la chaussée ne présenta plus aucune trace douteuse. Parce que ce qui me tarabustait l’esprit maintenant, c’était le fameux proverbe : « Jamais deux sans trois ». Je m’attendais au pire, deux coups pour rien, ça demeurait suspect, il devait forcément y en avoir un troisième, bien plus salé celui là, qui représenterait l’addition finale. J’enfonçai donc fermement le casque sur ma tête, tins le guidon près des poignets de frein et roulai le plus prudemment possible en rasant les bas-côtés. Eh bien ! il n’y eut pas de troisième fois, j’en suis resté à « jamais un sans deux » et puis très vite mon esprit se détourna de cette obsession pour s’attacher à tout ce qui l’entourait, les paysages bien sûr mais également les curieux attelages que je croisais, des chariots équipés de pneus d’automobile et tirés par de petits chevaux chétifs qui filaient droit parmi le trafic. Plus loin, aux pieds des premiers contreforts, des véhicules stationnés en tous sens perturbaient la circulation. Une abondante source jaillissait de la roche. Au milieu de l’agitation générale et des bruits de klaxon, chacun se ruait aux fontaines avec sa collection de bidons. Je m’arrêtai remplir les miens et répondre autant que se faire se pouvait à la curiosité des uns et des autres sur ma nationalité et mon aventure cycliste en terre albanaise. Et puis les premiers efforts de grimpe se présentèrent, des rampes raides au possible qui me cueillirent comme par surprise, me laissant à chaque fois sans jambes et qui se succédèrent toute la matinée jusqu’au sommet du col de Muzinës. J’étais rincé par cette entrée en matière. Au sommet, je rencontrai les premiers cyclistes, deux italiens venus en voisins qui connaissaient bien le pays et plus encore ses routes éreintantes.
Après, jusqu’à Gjirokaster, ça roulait tout seul, grande descente et longue ligne droite bien qu’à la fin, il m’ait fallu, sous un soleil de plomb, grimper fort pour atteindre les hauteurs de la vieille ville. Gjirokaster, cité au prestigieux passé ottoman qui a su conserver bon nombre de ses monuments comme ses majestueuses maisons forteresses, uniques en leur genre ou sa citadelle dont les imposants remparts coiffent la colline qui domine la ville.
Le lendemain, fini le grand axe routier qui remonte vers le nord en traversant l’antique région de l’Epire (aujourd’hui, partagée entre la Grèce et l’Albanie). Je quittai la vallée de Drinos pour celle bien moins fréquentée de la Vjosë, une volte-face vers Permet. Haut lieu de la résistance lors de la Deuxième Guerre mondiale, la région est un enchevêtrement de tant de montagnes abruptes, de gorges profondes et autres recoins inaccessibles, que l’on imagine sans peine la guérilla acharnée qu’ont pu mener les valeureux Albanais contre les envahisseurs mussoliniens et hitlériens. Permet qui sortit en ruine de la guerre n’a aucun monument à montrer aux touristes de passage. Qu’importe, ici on vient pour se plonger dans la rudesse d’une nature restée inapprivoisée parce qu’inapprivoisable. Seuls quelques pauvres champs de culture résistent avec peine entre la Vjosë et la petite route qui remonte la vallée. Ailleurs, nulles balafres, le paysage demeure tel qu’il devait être dans la Grèce antique.
A quelques kilomètres de Permet sur les bords de la Vjosë, je posai mes sacoches au camping Albturist, le seul de la région. Un lieu des plus insolites qui tient à la fois de la casse automobile, de dépôt pour les matériaux les plus divers, un peu aussi, il faut bien le dire, de dépotoir et accessoirement de camping. Les sanitaires sont spartiates mais bien tenus. Pour mon confort personnel, j’avais à disposition un siège auto, un parasol certes déchiré mais encore capable de répandre un peu d’ombre et une table, bien pratique ma foi, constituée de deux pneus empilés l’un sur l’autre et recouvert d’une plaque. Donna, l’adorable et extravagante patronne, arpentait son domaine coiffée d’un grand chapeau fleuri, s’attardant au passage avec chacun de ses pensionnaires. Elle était immanquablement suivie de sa ménagerie d’animaux éclopés qu’elle avait contribué à sauver d’une mort certaine. Il y avait des chats, beaucoup de chats, des chiens, des poules, un lapin blanc qui s’enfuyait dans le champ d’à coté où l’herbe était plus haute et qui faisait s’époumoner Donna « Rabbit ! Rabbit ! « . Il y avait aussi un vieux cheval fourbu que Donna était la seule à pouvoir approcher et puis un mouton boiteux qui la suivait partout et qu’elle avait prénommé Fernando. Selon ses dires, c’est le prénom usité par tous les albanais. Cependant son Fernando à elle était le seul à qui elle vouait une confiance aveugle. Sur l’avant du camping, une petite cabane servait à la fois de bar et de demeure à Donna et Beni, son mari. On pouvait s’installer à l’ombre des arbres qui l’entouraient pour profiter d’une agréable fraicheur. C’était aussi le lieu de rendez-vous des touristes amateurs de rafting. Beni menait une intense activité avec ses radeaux pneumatiques. Il était toutes les après-midi à la manœuvre pour guider les équipages sur la Vjosë tandis qu’une belle adolescente qui ne pouvait lâcher son portable des mains, filait au volant d’une vieille Mercedes, dépourvue de plaques minéralogiques, récupérer à quelques kilomètres de là les embarcations et les pagaies.
La petite route qui remonte la vallée sur sa rive droite était défoncée à de nombreux endroits. Elle n’avait certainement jamais bénéficié d’une quelconque réfection depuis sa construction qui devait dater de l’époque soviétique. Peu ou pas de voitures ne l’empruntaient. Je pédalais en paix, aux petits soins avec la nature. La Vjosë coulait en contrebas et je dominais ses eaux bleue qui filaient librement parmi les roches polies, s’attardant parfois dans le calme des méandres pour mieux bondir plus loin dans les blanches écumes des remous. Sur l’autre rive, l’horizon était barré par les grandes parois de la chaîne de Nemerckë, une muraille lumineuse, sans faiblesse, faite de verticalités et de cirques sauvages, majestueusement posée sur un socle de mamelons boisés comme sur un piédestal. Au petit village de Carshovë, je quittait la vallée de la Vjosë pour m’enfoncer au creux des montagnes vers le nord et rejoindre ainsi Leskovik par un chemin détourné. Sur la carte routière, il était précisé que cet itinéraire ne pouvait être parcouru qu’avec un véhicule 4×4. Je n’allais donc pas être dérangé par la circulation automobile. Et heureusement car par endroit la route était très étroite (tout au plus la largeur d’un véhicule) mais, bien que laissée à l’abandon, elle demeurait praticable. L’ennui, c’était que, comme dans toutes les régions montagneuses de l’Albanie, ça grimpait dur, excessivement dur… et sans trêve… Alors pour oublier un peu mes mollets à la peine, il n’y avait pas meilleur palliatif que de penser à autre chose et comme le paysage qui m’entourait, m’enthousiasmait, j’étais tout entier à ces montagnes, à ce calcaire éblouissant, à ce décor pauvre et aride, accablé de soleil. Un décor commun, à vrai dire, partout présent sur le pourtour méditerranéen mais qui ici revêtait une dimension vénérable qui tenait à la fois du paradigme et du sanctuaire. Je posais souvent pied à terre, d’abord pour ménager mes mollets, pour me désaltérer ainsi et puis pour scruter à mon aise ce paysage que rien ni personne ne dérangeaient. A la ronde, pas la moindre construction, aucune rumeur, la nature seule, dans son intégrité.
A Leskovik, j’atteignis les hauteurs et traversais alors toute une succession de plateaux d’altitude, des étendues aux maigres pâturages où apparaissaient parfois dans le lointain des bâtisses flanquées de leurs parcs à bestiaux. Sur les escarpements des alentours les forêts de résineux avaient remplacé les taillis du bas de vallée. D’un plateau à l’autre, je rencontrais partout les mêmes terres pauvres qui peinaient à nourrir les quelques troupeaux éparpillés. Finalement, les premiers champs de culture n’apparurent qu’à l’approche de Ersekë.
Poursuivant ma route j’atteignis bientôt Korça, la grande cité de l’est de L’Albanie. Comme la plupart des villes albanaises, Korça est élégante et animé. De grandes avenues ombragées ceinturent le cœur coloré de la cité. Partout des vitrines joliment ornées, des bars, des restaurants, de grandes terrasses fleuries… après les déserts ruraux que je venais de traverser, le contraste était saisissant. Beaucoup de monuments aussi, héritage d’un long passé au croisé des civilisations qui donnent à la ville un petit côté oriental. Hélas, le grand bazar lui, certes joliment restauré, aseptisé de frais mais par où ne transite plus la moindre marchandise parce que tout entier voué aux touristes, n’est plus qu’un décor de carton-pâte, une coquille vide.
Korça ! One Korça please ! Durant mon séjour, J’ai prononcé ce nom une fois par jour, plus rarement deux. Il faut dire que Korça est le nom de la bière albanaise la plus connue et la plus ancienne bien évidemment fabriquée à Korça. Et oh combien il était agréable après une journée harassante de vélo de céder au plaisir aussi désaltérant que rafraichissant d’une bonne Korça.
Je me posais, par la suite, sur les rives de lac d’Ohrid. Je laissais le vélo de côté pour deux jours de farniente sur la plage de Pogradec. Véritable station balnéaire, Pogradec, c’est la mer à la montagne, rien ne manque, parasols, rangées de transats, longues promenades… et sable fin. Le lac, d’une trentaine de kilomètres de long et moitié moins de large, est pour les trois quart en territoire macédonien. C’est certainement ce qui explique le nombre incalculable de bunker qui ont été construits côté albanais durant la terrible dictature d’Enver Hoxha.
Avant de quitter le lac d’Ohrid, je m’attablai une dernière fois au restaurant chez Fabio pour déguster un koran tout frais pêché et grillé par ses soins. Le lac compte plusieurs espèces de poissons dont ce fameux salmonidé endémique de ses eaux.
Pour gagner Kukes et le nord du pays, je fis une incursion en Macédoine du Nord. Je me rendis à Struga, penchant macédonien de Pogradec, le Drin Noir y prend sa source dans l’exutoire du lac d’Ohrid. Ensuite, il parcourt 180 kilomètres avant de se jeter dans le Drin à proximité de la ville de Kukes. J’allais ainsi suivre au plus près la rivière d’un bout à l’autre. Les cinquante premiers kilomètres sont en territoire macédonien. Deux énormes barrages retiennent les eaux de la rivière sur plusieurs dizaine de kilomètres noyant le fond de la vallée. Les montagnes qui la bordent, recouvertes d’une végétation dense et inextricable tombent en à-pic dans les lacs. On ne peut donc s’écarter de la petite route aux nombreuses sinuosités et raidillons qui la longe. Sur des kilomètres et des kilomètres la vallée est déserte. Il faut parvenir à Lokova pour rencontrer un semblant de vie dans le bar-épicerie et la pisciculture attenante. Ailleurs, il n’y a pas d’autres choix que de suivre obstinément la bande de bitume qui serpente à sa guise sur les flancs. Ce jour là, je ne trouvais aucun lieu pour faire escale, pas le moindre carré de terrain pour planter la tente. Je dus poursuivre jusqu’à Debar où sans demander mon reste je m’effondrai dans le premier hôtel venu.
Mon séjour macédonien fut de courte durée puisque le lendemain je retournai en Albanie par l’unique voie de circulation remontant vers le nord. La route, qualifiée de nationale, est étroite, sans bas-côté, avec un profil épuisant de montagnes russes et par-dessus le marché très fréquentée. Autant dire qu’il me tardait d’atteindre Peshkopi pour rejoindre la piste qui longe le Drin noir et pouvoir à nouveau pédaler en toute sérénité.
Je venais de quitter la nationale SH31 et son vacarme, le Drin noir était en vue deux ou trois kilomètre plus en aval. Je m’étais alors arrêté à l’ombre d’un olivier pour une collation bien méritée. Tout baignait jusqu’au moment de repartir où je constatai désappointé que la roue arrière était crevée. Allez ! je m’attelais à la réparation sous ce soleil de plomb qui rendait éreintant le moindre geste.
J’étais paré, manquait plus qu’à raccrocher les sacoches lorsqu’une voiture qui passait par là, stoppa. Le chauffeur, tout sourire, s’approcha d’un air curieux et intrigué. Me voyant dégoulinant de sueur, les mains salies, il compris aussitôt mes déboires et ni une ni deux, se saisit des sacoches pour les déposer dans le coffre de sa voiture et avec de grands gestes et des onomatopées me faisant aussitôt penser à une bonne douche et à une nuit de sommeil réparateur sur un oreiller bien moelleux, il insista pour que je le suivisses jusqu’à sa maison. Il s’appelait Shpetim et avait la physionomie et l’exubérance de Zorba le grec. Il avait d’ailleurs passé plusieurs décennies en Grèce à trimer en tant que peintre en bâtiment et on pouvait admirer tout son savoir-faire de maître du pinceau dans les impeccables finitions de sa superbe demeure. Maintenant à la retraite, il s’occupait avec son épouse de son jardin abondamment fleuri qui renfermait un prolifique potager et plus encore un verger occupant tout le fond de la propriété. Leur vaste maison était tenue nickel chrome, son épouse veillait au grain et aucune particule de poussière n’avait jamais l’occasion de trop s’attarder sur les marbres intérieurs. Par ailleurs une subtile utilisation de nu-pieds laissés à disposition dans les points stratégiques de la maison devait permettre de limiter la propagation des poussières. Malheureusement, j’eus beaucoup de mal à me plier à cet usage et me retrouvai bien souvent avec les nu-pieds « spécial étage » à l’extérieur ou « spécial rez-de-chaussée » à l’étage. La maison était d’ordinaire largement inoccupée. Shpetim avait vu grand et surtout ni lui ni elle n’avaient imaginé que leurs enfants puissent être contraints à l’exil économique. Ainsi une de leur fille était en Allemagne, l’autre en Angleterre quant au fils, il vivait à New York et nul n’osait espérer dans la conjoncture actuelle un retour au pays de l’un d’entre eux. Ils étaient devenus par nécessité des adeptes des réseaux sociaux et c’était sur leur petit écran qu’ils voyaient, impuissants et affligés, grandir leurs petits enfants.
Après m’avoir confortablement installé à l’étage, Shpetim m’entraina dans le bar-épicerie du bout du chemin. Je fus bien évidemment l’attraction du moment. Le patron qui baragouinait quelques mots d’anglais pris à cœur sa toute nouvelle fonction d’interprète. Tous y allèrent de leurs questions. Par la suite et jusqu’à la fin de mon voyage, mon interprète ne manqua pas de me téléphoner quotidiennement pour savoir où je me trouvais et quel accueil ses compatriotes me réservaient.
Le lendemain, Sheptim qui avait sorti du fond de son garage un semblant de vélo tout terrain, était décidé à me suivre jusqu’au hameau de Zali Dardhë où vivait sa sœur. Passé les dernières maisons, la piste était dégradée et creusée de profondes ornières. Shpetim avait du mal à suivre. Il n’était pas très à l’aise sur son traste mais après quelques conseils sur le bon usage du dérailleur, il retrouva de sa vigueur d’autant plus qu’après avoir franchi un vieux pont branlant nous avions à présent rejoint la piste principale sur la rive gauche du Drin noir. A moins d’une heure nous étions à Zali Dardhë. Le hameau se limite à une esplanade de terre battue entourée de quelques maisons et de deux grands bâtiments en béton, aujourd’hui à l’abandon, mais qui, comme en atteste les inscriptions sur la façade, abritèrent une école et son pensionnat. Les lieux semblaient s’être figés dans le temps, aucun bruit pour lointain qu’il fût d’une vie campagnarde, il régnait comme un trop grand silence que rien ni personne n’étaient à mesure de troubler. Je fis mes adieux à Sheptim devant la maison de sa sœur le laissant en compagnie de son neveu.
J’étais à présent seul sur la piste. A en croire la carte, le prochain hameau se situait à une vingtaine de kilomètres mais un peu partout, sur les montagnes érodées des alentours étaient édifiées de vieilles fermes. Isolées parmi de malingres forêts et des éboulis, elles étaient entourées de leurs petits champs patiemment arrachés à la pente. J’eus vite fait de constater que tout était à l’abandon. Seules quelques rares parcelles planes près de la rivière étaient encore cultivées. D’ailleurs, leur couleur, d’un vert tendre, jurait dans le paysage. Tout le reste n’était que friches et champs de ruines. Les bâtisses de ferme qui, de loin, pouvaient faire illusion, s’avéraient à moitié effondrées, des toits étaient éventrés, des pans de murs à terre et les sols jonchés de toutes sortes objets. Ces montagnes semblaient s’être vidées de leur population de façon aussi soudaine que précipitée comme si une calamité s’était tout à coup abattue sur ces lieux. Mais tout bonnement, elles subissaient ce que, quelques décennies plus tôt, avaient subi les régions déshéritées d’Europe de l’Ouest et les cinquante années d’immobilisme imposées par la dictature communiste n’avaient fait que retarder l’inexorable exode rural. Quelle étrange impression que de parcourir ces montagnes tombées en abandon, où durant des siècles et des siècles une intense vie paysanne avait prévalu et qui là sous mes yeux était sur le point de disparaître.
A l’approche de Zall Reç la vallée s’élargit, les parcelles cultivées apparaissent plus nombreuses. Le hameau compte cinq ou six habitations dispersées de part et d’autre de la piste dont un bar-épicerie tout crasseux. Sous un hangar contigu, construit de bric et de broc, un groupe de jeune chahutait autour d’un vieux billard américain. Des cris, des rires, ils s’en donnaient à cœur joie. Certainement la seule distraction à des dizaines de kilomètres à la ronde pour ces garçons qui ne semblaient pas s’être jamais trop éloignés de leur hameau, l’un marchait avec difficulté probablement victime de la poliomyélite, un autre était d’une maigreur rachitique quant au troisième que j’eus l’occasion d’observer, il était édenté.
A l’épicerie, pour combler ma faim, le patron, l’air désolé, me proposa une boite de sardine, la seule et unique qui traînait sur les étagères. Il mandata sans plus attendre un enfant tout agité qui était sous sa surveillance et qui revint bien vite alors que j’entamai tout juste ma conserve avec un plateau chargé de tomates et de pain. Celui-ci m’était offert. Je m’étais attablé confortablement à l’ombre d’un grand arbre mais je ne pus profiter bien longtemps de la tranquillité du lieu car le gosse qui ne pouvait tenir en place, s’intéressa vite fait à mon vélo ; et vas-y que j’appuie sur les manettes, et vas-y que je maltraite le compteur, et vas-y que je fouille dans les sacoches, que je me saisisse de telle chose, que je la jette à terre… Tout cela sous l’œil impassible de l’épicier (très probablement était-ce son père). Autant dire que je m’empressai d’ingurgiter tout ce que je pus pour fuir au plus vite cet agité avant qu’il ne me mît le vélo en pièces.
Peu après Zall Reç et avant que la vallée ne s’enserre, la piste descend à la rivière pour franchir un pont et passer sur la rive droite. Elle s’élève aussitôt en rudes lacets pour atteindre un vaste plateau d’où l’on embrasse toute étendue sauvage de la région. En fin d’après-midi, j’avais parcouru d’un bout à l’autre toutes les hauteurs et je redescendis alors au raz de l’eau à la confluence entre le Drin noir et la Bushtrica. Il y avait là, au bord de la rivière, une bien belle pelouse, un endroit inespéré pour planter la tente.
Le lendemain j’étais à Kukes. C’est une des rares villes albanaises qui ne présente aucun intérêt, des rues tracées au cordeau et des alignements d’immeubles moches au possible construits dans les années soixante-dix pour reloger les habitants de la ville ancienne noyée sous les eaux de l’immense lac de Fierza. Bien que peu peuplée, la ville possède un aéroport international qu’elle doit à sa proximité avec le Kosovo dont la capitale Pristina n’est située qu’à une trentaine de kilomètre. Elle bénéficie aussi de la même façon du grand axe autoroutier qui relie Pristina à Tirana et à la mer adriatique.
Deux jours plus tard, je pédalais comme un malade et sous une lourde chaleur d’orage pour remonter les vingt-quatre kilomètres de la haute vallée de Valbona. J’étais au cœur des Alpes albanaises, tout au nord du pays. Ces Alpes-là sont calcaire et rappellent par leur majesté les Dolomites. Au dessus d’altières forêts de conifères, c’est un enchantement de montagnes lumineuses, hérissées d’aiguilles et d’imposantes parois verticales. Dans le passé, ces Alpes-là ont aussi été des forteresses qui se sont dressées contre les envahisseurs de tout poil et ont ainsi contribué à forger l’identité albanaise. Une identité qui au delà des frontières est souvent associée à une réputation peu glorieuse de mafieux et dont on ne retient que les actes de vendetta comme le fameux droit coutumier du Kanun.
Au terminus de la route, j’en avais vraiment plein les jambes et je me posais au camping-hôtel-restaurant le plus proche. L’endroit ressemblait à un petit coin de Suisse avec son superbe chalet au milieu de la pinède et sa pelouse d’un vert profond. Le patron n’était guère causant et moins encore souriant. Il me désigna nonchalamment de la main la pelouse pour planter la tente et je dus insister pour qu’il me désigna de la même façon une porte à l’arrière du restaurant où se trouvait les sanitaires. Le soir, au restaurant, du serveur au gamin qui trainait là avec le personnel, tous demeuraient aussi renfrognés et distants. Néanmoins à la fin du repas, le patron m’offrit un verre de liqueur et me posa les questions habituelles que l’on pose à un hôte en de telles circonstances mais sans toutefois paraître très attentif à mes réponses comme si au fond peu lui importait qui j’étais et d’où je venais.
Après une bonne nuit de sommeil, je m’étais attablé en terrasse avec mon petit-déjeuner et j’observais le manège d’un couple d’octogénaire allemand tout juste débarqué avec une énorme caravane et qui inspectaient, dans ses moindres recoins et d’un pas lent et trainant de vieillard, l’aire de campement. Plus je les observais et plus j’étais médusé, j’en oubliais presque mon petit-déjeuner. Car enfin, quel était l’intérêt de mener depuis leur lointaine Allemagne et à leur âge avancé un tel attelage, quelles motivations impérieuses les poussaient à affronter les dangers de la route, la fatigue du voyage, en tractant cette encombrante charge jusqu’au fin fond de la vallée du Valbona, sur cette route si étroite et sinueuse, si pentue…
Le patron vint s’assoir à ma table avec une tasse de café (un cadeau de la maison) et se mit à son tour à observer, impassible, les octogénaires. Il était manifestement au spectacle et rien ne semblait l’étonner. Il m’expliqua alors qu’en fin d’été il recevait bon nombre de personnes âgées, essentiellement de nationalité allemande qui venaient profiter de la douceur de l’arrière saison et surtout des prix imbattables pratiqués en Albanie qui leur permettaient de faire des économies. Il m’invita à assister jusqu’au bout au spectacle de leur installation, aux manœuvres de dételage et de mise en position de l’imposante caravane que l’octogénaire pilotait du bout des doigts et sans le moindre effort grâce à une télécommande, une sorte de PlayStation qu’il s’était attaché autour de la taille. Il me déconseilla toutefois le spectacle désopilant du déploiement de la parabole qui pouvait durer des heures voire des jours.
Poursuivant mon voyage vers Shkodra, à Fierze, j’embarquai sur le ferry pour deux heures de navigation sur les eaux calmes et limpides de l’immense lac artificiel. C’est la grande attraction touristique de la région. Et pour cause, l’excursion est grandiose. Le ferry se fraie un passage entre des parois vertigineuses, dans des étroits défilés, frôlant par endroit le rocher pour déboucher ensuite dans de larges biefs paisibles. Sur des kilomètres on longe des berges inhabitées et terriblement sauvages et partout le calcaire éblouissant des falaises fait rayonner la lumière jusque dans les criques les plus secrètes. A la fin, on accoste sur le béton du barrage, sur les millions et millions de tonnes de béton qui ont été nécessaires pour édifier le gigantesque ouvrage qui a noyé la vallée sur plus d’une centaine de kilomètre.
Je fis ensuite étape à Shkodra. Shkodra c’est l’Albanie du nord, une Albanie catholique mais sans outrances ni ostentation. La ville est coquette et progressiste. C’est un centre culturel renommé. Mais ce qui m’a le plus émerveillé, c’est la profusion de vélo et les nombreux aménagements qui lui sont consacrés. Ici, jeunes ou vieux, très jeunes ou très vieux, tout le monde pédale. Je descendis à l’auberge Green Garden située en périphérie du centre ville. C’est une grande maison avec un jardin donnant sur la rue. J’y fus choyé par la mère de l’aubergiste, une adorable grand-mère qui ne cessa de m’offrir de ses délicieux petits plats et de me faire goûter à ses savoureuses confitures.
La centaine de kilomètre qui sépare Shkodra de Tirana n’est pas vraiment une partie de plaisir. La région n’est qu’une morne plaine agricole et industrielle où se concentre toute l’activité du pays et qui se prolonge au sud jusqu’à Vlorë. L’unique axe routier est surchargé, le trafic partout intense et les chemins de traverse peu nombreux. Autant dire que je ne m’attardais pas en chemin et pédalais sans trêve jusqu’à Tirana.
Je découvris la capitale en chantier. En périphérie déjà les immeubles poussaient comme des champignons. Tout était chamboulé, ici et là un bout d’avenue nouvellement construit qui ne menait nulle part, un immense rond-point avec son jet d’eau sans rien autour, mon GPS était perdu et il n’y avait alors rien d’autre à faire que de suivre le flot ininterrompu des véhicules. Au cœur de la ville, ça construisait tout autant et dans le gigantesque. Des gratte-ciels tout juste sortis de terre et encore drapés de leur filet de protection aux couleurs vives se dressaient le long des avenues et autour de l’immense place Skanderbeg. Une frénésie de construction pour tenter vraisemblablement de combler les longues décennies d’immobilisme imposé par la dictature.
Tirana est une ville animée, bouillonnante même et agréable à vivre avec ses nombreux parcs et jardins. L’espace n’est pas compté, les avenues notamment sont prodigieusement larges, un héritage de l’ère stalinienne. Elles ont été dessinées alors pour pouvoir y faire manœuvrer librement les chars afin de mater dans l’œuf toute velléité contestataire de la population.
Pour comprendre ce qu’ont été ces années de terreur, il suffit de se rendre au musée Bunk’Art situé dans les anciens locaux souterrains de la police politique. Véritable labyrinthe de galeries sinistres desservant des salles effrayantes où l’on se livrait aux écoutes téléphonique, où l’on pratiquait la torture où l’on enfermait les opposants au régime dans des cages glaciales … la visite fait froid dans le dos.
Autre lieu à ne pas manquer, la Galerie nationale d’Art. Située dans un grand bâtiment postmoderne, elle renferme dans un fouillis indescriptible les collections de peinture et de sculpture du siècle dernier. Les murs, du raz du sol aux très hauts plafonds sont couverts de tableaux. Ainsi des toiles parfois minuscules sont accrochées à cinq mètres de hauteur tandis que d’autres sont posées quasiment au sol. La plupart de ces œuvres ne sont pas signées et aucune n’a de cartel. Il serait vain de vouloir rechercher une quelconque logique ou rationalité dans cet agencement. Tous les thèmes, tous les styles sont suspendus pêle-mêle sur les murs dans un réjouissant bazar qui tranche avec la rigueur et le sérieux des nombreuses œuvres du réalisme socialiste. D’ailleurs l’intérêt artistique de la visite ne vaut que pour découvrir ce fameux réalisme socialiste à l’albanaise. Courageux combattants antifascistes, valeureux travailleurs œuvrant pour un avenir radieux, patriotes au poing levé, sportifs aux muscles saillants aussi sains de corps que d’esprit… il faut bien l’avouer, ces œuvres de propagandes, aux couleurs chatoyantes, ont été exécutées par de véritables artistes. Il en va de même pour les sculptures réparties dans les différentes salles. Tout le fier prolétariat, du milicien arme à la main au mineur au torse bombé, est exposé à la lumière et en grandeur nature. En revanche, dans un recoin quelque peu délaissé, les têtes pensantes et dirigeantes du communisme soviétique sont à terre dans un amoncèlement de bustes ébréchés et laissé à l’abandon.
Je repris la route vers le sud. Jusqu’à Vlorë, c’est toujours la même plaine triste et monotone. Après, il en va tout autrement, les montagnes se dressent en travers de la route telles des forteresses infranchissables plongeant jusque dans la mer. Les obstacles se succèdent à commencer par le premier, le plus mémorable, le col de LLogara. Plus de mille mètres de dénivelé et ça grimpe d’enfer et à n’en plus finir. Sur mon vélo chargé comme une mule, j’avais les jambes en feu et m’arrêtais souvent en ayant le sentiment de ne jamais en voir le bout. Autant dire que l’arrivée au sommet me procura une grande allégresse bien que de ce magnifique belvédère je découvris aussitôt toute l’ampleur des efforts à venir.
LLogara, c’est la porte d’entrée de la Riviera albanaise. La vue est sans limite et ce qui s’impose en premier comme une présence sensuelle et réjouissante, c’est la mer irrésistiblement bleue et qui semble s’évaporer à l’horizon pour se fondre avec le ciel. Puis, je finis par me détourner d’elle pour découvrir la côte. Aussi loin que la vue porte, le paysage est tourmenté. Jusqu’à Saranda, c’est une succession de plis et de replis karstiques, un décor sans éclat que vient égayer la blancheur éblouissante des villages accrochés à flanc de montagne. Entre terre et mer, les falaises laissent ici et là place à de petites criques secrètes parfois à de longues plages étincelantes de soleil. C’est la région la plus touristique d’Albanie. Les bétonneurs l’ont bien compris qui se sont rués sur ce littoral où les complexes touristiques surgissent du sable à tout-va.
Fort heureusement, la plupart des villages ancestraux trop en retrait du bord de mer sont, pour le moment tout au moins, épargnés par cette frénésie de bétonnage. Aucune verrue immobilière vouée au tourisme de masse ne vient rompre le charme de Gjilek, de Palasë ou de Dhërmi…
Aussi m’accordais-je deux jours de farniente à Vuno. Le village est resté dans son jus avec ses ruelles biscornues en escalier, ses balcons fleuris, ses vieux monuments, son petit café-épicerie pauvrement achalandé. Quant à l’auberge Skolla, emménagé dans l’ancienne école communale, elle est des plus spartiates, les cabines de douche sont de simples toiles tendues entre deux bâtiments tandis que les toilettes, situées en bordure du ruisseau, ont vu défiler moult générations d’écoliers.
Sitôt débarqué, je fis la connaissance de Jean Claude qui m’aborda d’un tonitruant :
«- Salut le français !
– Et comment sais-tu que je suis français?
– Ce sont les deux allemandes là bas qui m’ont dit que tu parlais anglais comme un français » .
Le bonhomme qui ne passait pas inaperçu, vêtu d’un boubou africain, visitait l’Albanie en sac à dos. Malgré ses soixante quinze ans, il avait gardé un enthousiasme d’adolescent et une jovialité à toute épreuve. Ancien soixante-huitard et fier de l’avoir été, il militait toujours dans la mouvance altermondialiste et rédigeait des articles pour un périodique contestataire d’Ardéche. A Vuno, tout le monde connaissait Jean Claude. Il avait suffit d’une journée de déambulation dans les rues du village pour qu’il devienne une sorte de personnalité locale que tous saluaient.
Je passais deux jours en sa compagnie à refaire le monde. Et pour sûr, si ce monde n’était peuplé que de « Jean Claude », il ferait bon y vivre.




































































































