Le Comte Henry Russell et la rocambolesque attaque de la cabane du col de Las Coronas
DANS SON CELEBRE OUVRAGE, SOUVENIR D’UN MONTAGNARD, LE COMTE HENRY RUSSELL RELATE DANS LE MENU DETAIL L’AGRESSION DONT IL FUT VICTIME EN COMPAGNIE DE LEQUEUTRE ET DE CELESTIN ET HENRI PASSET DANS LA CABANE DU COL DE LAS CARONAS.
Aujourd’hui, La bâtisse n’est plus qu’un tas de ruine mais la silhouette donquichottesque de Monsieur le Comte hante toujours les lieux.
L’affaire se déroule dans la nuit de 11 au 12 juillet 1870. Les quatre hommes ont échoué dans cette cabane abandonnée du col Coronas, déshydratés et rompus de fatigue après avoir bivouaqué contraints et forcés au sommet du Cotiella, cette sorte de squelette solitaire et lugubre, à peine couvert de chairs ardentes. C’est la deuxième fois qu’Henry Russell gravit cette montagne, pic sans pareil dans toute la chaine des Pyrénées, et entouré de Saharas. Il est accompagné de son ami Lequeutre et de Célestin et Henri Passet, guides à Gavarnie. Aux abords de la cabane, les quatre hommes croisent un berger et lui proposent, moyennant finance, d’aller à vive allure jusqu’à Plan leur acheter cinq litres de vin. Le bonhomme, devant l’appât du gain, ne se fait pas prier et tandis qu’il fonce dans le noir vers le fond de la vallée, nos quatre ascensionnistes allument un grand feu qui éclaire la nuit sur des lieux à la ronde.
Le coquin se fait attendre, le feu doit être ravivé à de nombreuses reprises car ce n’est qu’autour de minuit, plusieurs heures donc après son départ, qu’il réapparait, hors d’haleine, avec le précieux breuvage. Après une rapide collation bien arrosée, tout le monde s’endort du pacifique sommeil des montagnards, Russell et Lequeutre à l’intérieur de la cabane et les deux guides sur la pelouse près du grand feu. Le repos est de courte durée, à peine le temps de fermer l’œil que les brigands sont là armés d’une escopette, de poignards, de haches, de nabajas et même d’énormes matraques. Monsieur le Comte se présente à eux en grand seigneur, les traitant avec déférence, il les convie à partager les provisions et promet de les indemniser pour le gîte offert par cette humble cabane. Pour toute réponse, il ne reçoit qu’un juron “Coño!” qui résonne dans la nuit tout autant que le coup de fusil qui va suivre. C’est la débandade, chacun se précipite hors d’atteinte de ces fripouilles en profitant de la confusion et surtout du répit laissé par la recharge du fusil. Russell fuit sans se retourner, laissant là ses souliers, il court comme un dératé sous les pins dans des pentes d’éboulis instables qui descendent vers Plan. Il se terre telle une bête traquée au plus profond de la forêt, quelle nuit et quelles angoisses !Un siècle entier ne m’en ferait pas oublier une seconde. Aux premières lueurs du jour, il fonce au village, réveille les autorités qui envoient aussitôt le plus solide gaillard du pays à la fameuse cabane. Deux heures plus tard, les quatre hommes sont à nouveau réunis à l’auberge la Casa del Sol. Tout le monde est saint et sauf. Seul le pauvre Lequeutre s’est fait malmené par les brigands, tenu en joue par l’homme au fusil et menacé par de nombreux poignards pointés sur sa poitrine, il se laissa dépouiller de ses biens. Puis jugeant qu’il n’avait plus rien à craindre de ces vauriens, il retourna dans la cabane et s’endormit jusqu’au matin vaincu par la fatigue.
Cette triste affaire fit grand bruit dans le pays, l’indignation fut générale et les marques de sympathie envers ces malheureux français se multiplièrent. Les quatre hommes passèrent deux jours à Plan auprès des autorités qui recopièrent avec soins leurs dépositions. Puis ce fut la presse spécialisée du microcosme des ascensionnistes émérites qui s’empara de l’affaire. Le récit détaillé de la rocambolesque mésaventure de Monsieur le Comte et de ses amis fut longuement relaté dans les colonnes du Bulletin Ramond.
Ce n’est toutefois que cinquante ans plus tard que l’on connaitra les aboutissants de l’affaire, et ce, grâce à Lucien Briet qui exhuma des greffes de Boltaña les pièces du procès. Un gros dossier dont il tirera un long article, assez confus ma foi, publié dans le n°161 du Bulletin Pyrénéen de 1922. Ainsi on y apprends que le nombre de brigands varie suivant les dépositions des uns et des autres passant de quatre à douze et même quatorze. De l’enquête, il ressortira que les assaillants n’étaient autres que les bergers du Cotiella et que la plupart d’entre eux furent immédiatement placés en prison préventive. Le procès eu lieu le 20 juillet 1871, soit un an après les faits, seul Vicente Bruned qui avait été reconnu unanimement par les français comme étant l’homme à l’escopette qui leur avait tiré dessus, écopa d’une peine de huit ans et un jour de travaux forcés.
Alors comment expliquer tant de naïveté et de bêtise de la part de ces bergers d’ordinaire si pacifistes et accueillants ? Comme le suggèrent aussi bien Russell que Briet dans leur écrit, nos quatre ascensionnistes
furent vraisemblablement pris pour des carlistes (partisans d’une branche dissidente de la famille royale qui revendiquaient la couronne d’Espagne et menaient une guérilla incessante contre le régime). Les bergers se montèrent ainsi le bourrichon et crurent qu’une occasion inespérée de récolter un butin facile bien que malhonnête s’offrait à eux, ces hors-la-loi se gardant bien d’aller porter plainte auprès des autorités.
Une dernière anecdote pour la fin. L’alpine Journal qui suivait l’actualité pyrénéiste, s’apprêta à son tour à relater l’affaire dans ses colonnes et demanda expressément à Russell une photographie d’un brigand aragonais pour illustrer son article. Ne disposant point d’un tel cliché, il envoya à la prestigieuse revue anglaise une photo de lui-même prise lors d’un bal déguisé où il apparaissait quasi méconnaissable engoncé dans le costume d’un hidalgo espagnol. Monsieur le Comte ne manquait pas d’humour, très british off course.
![[Henry_Russell_dans_son_sac_[...]Meys_Maurice_btv1b10581649t Le Comte Henry Russell dans son sac de bivouac en peau de mouton retournée](https://alain-pozo.fr/wp-content/uploads/2023/12/Henry_Russell_dans_son_sac_.Meys_Maurice_btv1b10581649t.jpeg)


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